Elan économique freiné par la normalisation des remises de la diaspora
En 2026, la vive croissance économique devrait s’essouffler, pénalisée par le ralentissement de son principal carburant, les envois de fonds des travailleurs expatriés (60% du PIB sur les neuf premiers mois de 2025, 90% en provenance de Russie, du Kazakhstan et d’Ouzbékistan). Cette normalisation, qui concerne directement la consommation des ménages, découle à la fois de l’affaiblissement du rouble et de la stagnation prolongée de l’économie russe. Dans le même temps, la plupart des secteurs d’activité - à l’exception de l’agriculture – devrait afficher de moindres niveaux de croissance. Le Tadjikistan pourra tout de même compter sur sa base exportatrice, certes étroite, mais portée par des cours de l’or toujours très élevés, voire en hausse.
Pour soutenir la croissance et créer de l’emploi, le gouvernement s’appuie sur quelques projets phares, même si la gouvernance défaillante et l’environnement des affaires opaque limitent les perspectives d’une telle stratégie. Le plus ambitieux est le barrage de Rogoun, destiné à devenir le plus haut du monde, dont les travaux – maintes fois reportés – ont repris en 2022 et pourraient s’achever en 2035. Avec ses six turbines – dont deux déjà en service – l’ouvrage commence à injecter de l’électricité dans le réseau, représentant 10 à 15% de sa capacité future. La troisième turbine, initialement attendue en 2025, ne devrait toujours pas entrer en service en 2026. Dans un pays où 70% de la population subit régulièrement des coupures de courant, Rogun doit doubler la production d’électricité et faire du Tadjikistan un exportateur régional. Le coût de construction restant avoisine les 6,4 milliards de dollars. L’Etat, qui finance une bonne partie de ce mégaprojet, peine à mobiliser des financements extérieurs, malgré le soutien de la Banque mondiale (650 millions USD), de plusieurs banques de développement multilatérales et, dans une moindre mesure, de quelques partenaires bilatéraux historiques (Arabie Saoudite, EAU) pour couvrir environ 50% du coût.
Les flux financiers massifs associés au projet Rogoun et le développement du crédit au secteur privé contribueront à la remontée progressive de l’inflation. Toutefois, celle-ci demeure en bas de la cible de la banque centrale, fixée à 5% (± 2 p.p.). Dans ce contexte, l’institution a poursuivi l’assouplissement de sa politique monétaire : son principal taux directeur a été abaissé de 7,5% à 7% en février 2026, portant à près de 650 points de base la réduction cumulée opérée depuis 2022. La baisse du taux directeur devrait se poursuivre en 2026, mais la crainte d’affaiblir le somoni devrait empêcher toute détente plus agressive. La capacité de la banque centrale reste limitée par la faiblesse de la transmission monétaire : le système bancaire est peu développé, encore fortement dollarisé, marqué par une gouvernance fragile et la corruption, comme l’illustrent les sanctions européennes d’octobre 2025 visant plusieurs banques locales.
Un cadre budgétaire serré face au coût de Rogoun et aux incertitudes de financement extérieur
La situation budgétaire s’est dégradée en 2025 et le déficit devrait rester proche du maximum autorisé de 2,5% du PIB en 2026. Cette détérioration s’explique principalement par la forte hausse des dépenses d’investissement (principal poste de dépenses), dominées par le financement du barrage de Rogoun et d’autres projets d’infrastructures. Le gouvernement a également accru ses dépenses sociales, notamment dans l’éducation et la protection sociale. Les recettes ont légèrement progressé grâce à l’amélioration de l’administration fiscale – portée par la digitalisation et la réduction des exonérations – ainsi qu’aux efforts pour réduire les pertes et les arriérés du secteur électrique. Le gouvernement vise à porter les recettes à 26% du PIB d’ici 2026. Le secteur minier contribue lui aussi, via des taxes spécifiques (redevances, taxes à l’exportation, etc.), qui représentent environ 15% des bénéfices de ce secteur.
Le déficit public est financé par les bailleurs multilatéraux et bilatéraux, ainsi que par des prolongations de dette accordées par la Chine, principale créancière du pays. L’endettement public est modéré et largement concessionnel. L’unique dette commerciale, représentée par l’Eurobond de 500 millions USD, contracté pour le financement des deux premières turbines, sera entièrement remboursé en 2027. Cependant, la perte anticipée du statut de “pays le moins avancé”, en 2026, devrait entraîner une hausse du coût de l’endettement. Par ailleurs, les entreprises publiques, particulièrement la compagnie d’électricité Barqi Tojik, affichent de lourds engagements.
Après une année 2025 exceptionnelle induite par le niveau record des transferts de la diaspora, la balance courante devrait retrouver son excédent normal en 2026. Le pays continuera d’afficher un déficit commercial prononcé (30% du PIB), alimenté par la vigueur des importations - biens de consommation, équipements électriques et hydrocarbures liés aux projets d’infrastructure – malgré la vigueur des exportations d’or dont le cours élevé pourrait continuer de progresser. Les envois de fonds des travailleurs saisonniers ou expatriés effaceront, comme à l’habitude, ce déséquilibre. Parallèlement, l’environnement des affaires peu attractif limite l’apport d’IDE, essentiellement en provenance de Chine et concentrés sur le secteur minier, tandis que les investissements de portefeuille restent inexistants en raison d’un accès restreint aux marchés financiers internationaux. Enfin, la monétisation d’une partie de l’or acquise auprès des producteurs locaux par la banque centrale, combinée à la hausse de son cours, ont porté les réserves de change à 6,5 milliards fin 2025 (contre 4,4 milliards fin 2024), soit plus de 7 mois d’importations.
Un régime verrouillé au cœur des rivalités russo-chinoises
Les élections législatives de mars 2025 – toujours ni transparentes, ni équitables - ont consacré la victoire attendue du parti du président Emomali Rahmon, au pouvoir depuis 1992. Celui-ci maintient un système autoritaire et répressif, tout en assurant, peu à peu, l’ancrage de sa famille au pouvoir. Son fils ainé cumule déjà plusieurs responsabilités (député, président de la Chambre haute du Parlement, maire de Douchanbé, etc) le placent en bonne position pour succéder à son père. Le mécontentement social persiste dans l’oblast autonome du Haut-Badakhchan (GBAO).
La Chine et la Russie exercent une influence économique et politique considérable. Toutefois, même membre de l’Organisation du traité de sécurité collective (OTSC) – regroupant six anciennes républiques soviétiques sous la houlette de Moscou - le Tadjikistan maintient une position neutre vis-à-vis de la guerre en Ukraine. De plus, l’influence de la Russie s’érode à mesure qu’elle reste engagée dans cette guerre, face à une Chine de plus en plus présente – premier partenaire bilatéral (aide, prêts, investissements) – et aux tentatives de rapprochement de l’Union européenne. Cette concurrence d’influences s’est matérialisée, en 2025, par une succession de sommets au Tadjikistan : avec l’UE en avril, puis la Chine en juin, enfin la Russie en octobre. La Russie pourrait durcir ses lois migratoires, adoptées après l’attentat du Crocus City Hall à Moscou en mars 2024 (près de 150 morts) commis par des immigrés tadjiks, si Douchanbé se rapproche trop de l’UE. Une autre menace provient d’Afghanistan. Le Tadjikistan ne reconnaît pas le régime Taliban au pouvoir depuis 2021 et s’inquiète de la prolifération d’actions terroristes dans la zone frontalière. La porosité de la frontière facilite les déplacements entre les communautés tadjikes d’Afghanistan et du Tadjikistan, ce qui facilite le recrutement par les groupes extrémistes.

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